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Relations travail-hors travail : la construction de l’identité ouvrière

Véronique Moulinié

par voisenat - publié le

Rapport remis à la Mission à l’ethnologie dans le cadre des allocations de formation et de recherche.

Remis à jour en avril 2003.

Introduction ou la tentation monographique

L’enquête de terrain met parfois l’ethnologue face à de curieux retournements de situations. Je voudrais évoquer, en quelques lignes, l’un d’eux. Je dois rencontrer Bernard, ancien ouvrier des Arpètes, tourneur à la PAM et délégué syndical. Son épouse, Sandrine, m’a invitée à venir un peu plus tôt afin que nous prenions ensemble le café pour faire plus ample connaissance. Lucile, leur petite fille âgée de sept ans, peu intimidée par mon arrivée, cherche, elle aussi, à mieux me connaître. « Qu’est-ce que tu fais comme travail ? -Je suis chercheur. -Tu cherches quoi ? » Il n’est pas question pour moi d’entrer dans de plus amples détails. Comment lui expliquer mon « travail » ? Et je crois me sortir de l’impasse en travestissant quelque peu la réalité mais pour la bonne cause, afin de lui apporter, me semble-t-il, une réponse plus précise. « En fait j’écris des livres ». La réponse tombe aussitôt comme une sanction : « Mais c’est pas un métier, écrire des livres. C’est une occupation. » J’essaie de lui expliquer qu’il s’agit bien d’un travail, d’un « métier », aidée par son père qui croit bon de lui préciser que « pour certains, si, c’est un travail . » Mais Lucile, sceptique, insiste, affirmant qu’« institutrice, c’est un métier. Aller à l’usine, aux réunions, au bureau, comme papa c’est un travail mais pas écrire des livres ». Et Lucile revient à sa tasse de chocolat et à ses crêpes, convaincue que je n’exerce aucun « travail » digne de ce nom, au mieux une « occupation ». L’anecdote valait d’être rapportée car elle met en scène un jeu de miroirs, qui n’est pas sans intérêt dans le cadre de cette recherche. La curiosité et les remarques de la petite fille me retournaient la question qui avait guidée cette recherche : qu’est-ce que le « travail » ? Quelles activités englobe -ou n’englobe pas en l’occurrence- ce terme ? Ethnologue en herbe, pourrait-on dire de Lucile, elle est aussi informateur : Non ! « écrire », ce n’est pas « travailler ». En opposant l’écriture comme simple « occupation » à une nébuleuse d’autres activités, désignées par le lieu -l’usine-, l’action -l’enseignement- et quelques moments emblématiques -les réunions-, elle pose quelques-uns des jalons de ce qui, pour elle, est « travail ». N’est-ce pas précisément un constat symétrique mais inverse qui avait motivé cette recherche ? Revenons sur sa genèse.

C’est au cœur d’une parqueterie que la nécessité de cette recherche s’est imposée. Pratiquant l’observation participante, occupant à un poste de manutentionnaire au sein d’une « équipe », je participais alors pleinement à la vie de l’entreprise, écoutant les conversations ordinaires, scrutant les luttes minuscules entre individus, entre équipes, entre strates hiérarchiques, notant les commentaires qui ne manquaient pas de fuser à propos de l’un ou de l’autre. C’est au fond le quotidien du travail qu’il m’était ainsi permis de saisir sur le vif. Quelques remarques n’avaient pas manqué de susciter ma curiosité. Un matin, pendant la pause casse-croûte, on raconta comme un haut fait l’incident survenu la veille sur un des parkings de la parqueterie. Des ouvriers de l’usine voisine, la PAM, menacés de licenciements, étaient venus distribuer des tracts appelant à la grève, appelant surtout les ouvriers de la parqueterie à la solidarité, leur promettant en retour leur appui en cas de conflit avec la direction. Appel qui reçut pour toute réponse, dit-on, des noms d’oiseaux bien sentis, assortis d’une invitation plus que musclée à « foutre le camp de chez nous ». Et surtout, tous étaient bien d’accord. « Pas de ça ici. Ici, on lave notre linge sale en famille ». Ce que j’avais un instant perçu comme un moment d’extrême tension s’avéra n’être qu’un épi-phénomène, mettant en scène une opposition très forte et permanente entre les employés des deux usines, les métallurgistes considérant que « la parqueterie c’est le bagne. Faut être taré pour y bosser ». Les ouvriers de cette dernière leur rendant la politesse, les taxant de « fainéants, toujours à revendiquer », les accusant d’ « avoir fait couler leur entreprise à force de toujours gueuler et faire grève ». A les écouter, il y aurait là deux modèles, deux « cultures ouvrières » totalement irréductibles, affectant de s’ignorer, de ne jamais se rencontrer. Dans le meilleur des cas. La question se posait alors : comment un monde aussi éclaté, parcouru par de telles tensions, peut-il se perpétuer ?

J’avais aussi été attirée, au sein de la parqueterie, par quelques commentaires prenant pour objet l’ardeur au travail de certains. Celui-ci, bien que la direction ne lui ait jamais adressé de reproches, n’en était pas moins qualifié de « fainéant ». On en voulait pour preuve le fait qu’une fois les portes de l’usine passées, « il s’affalait sur le canapé à regarder la télé ». Qu’aurait-il dû faire de plus, pour ne pas mériter ce qualificatif infamant ? Travailler à l’usine ne suffit-il pas ? A l’inverse, cet autre, que la direction « pistait », pour reprendre l’expression des ouvriers, n’en avait pas moins leur entier soutien. Simple manifestation d’une traditionnelle opposition entre salariés et direction ? Traduction d’une quelconque solidarité entre ouvriers faisant bloc face à la direction ? Je ne tarderai pas à découvrir que la parqueterie elle-même est parcourue de tensions multiples au sein même des ateliers, entre employés eux-mêmes. La solidarité ne s’appliquait donc pas dans ce cas. C’est d’autre chose qu’il s’agit, qu’expliquent elliptiquement ces quelques mots. « Merde, il bosse ce type. On fait pas chier un mec comme ça. Qu’on en fasse autant que lui, après on verra. » Un « mec comme ça », c’est-à-dire quelqu’un qui s’implique fortement dans la vie du club local de rugby, préparant les lotos, entraînant les enfants le mercredi et les accompagnant le dimanche au match. Le rugby comme complément indispensable au travail à l’usine dans la construction d’une réputation de « bosseur » ? Je n’ai pas tardé à comprendre qu’on ne pouvait poser une équation entre usine et travail et que si l’on voulait que l’égalité soit atteinte, il fallait ajouter, du côté du travail, bien autre chose.

Il ne s’agit là que de quelques exemples de ces propos qui ont attiré mon attention sur un champ de l’anthropologie, nouveau pour moi, champ qui allait retenir désormais mon attention. En effet, je venais de soutenir ma thèse sur La chirurgie des âges. Lasse de questionner les humeurs et les physiologies, je décidai de me concentrer sur cette culture ouvrière. Projet qui put voir le jour grâce à ma rencontre avec un élu local, instituteur à la retraite, conseiller municipal et « homme de gauche », Michel D. Je donne ces précisions parce qu’elles ne sont pas sans importance dans le projet qu’il portait depuis longtemps. Il souhaitait en effet qu’un travail soit mené autour de la culture ouvrière. Travail moins de connaissance que de Reconnaissance. En effet, il ne s’agissait pas tant pour lui, je crois, de comprendre les valeurs de ce monde qui lui était étranger que de produire un travail écrit, et à ce titre valorisant, sur cet univers à l’égard duquel il nourrissait des sentiments ambigus. Instituteur à la retraite, il aimait à dire qu’il « avait eu leurs enfants à l’école ». Il aimait évoquer les figures de ceux d’entre eux « qui s’en étaient sortis » c’est-à-dire qui « avaient fait des études supérieures », avaient suivi un cursus universitaire pour devenir professeur ou ingénieur. En somme, l’usine était bien pour lui le « trou noir de la culture » dont il fallait s’échapper pour parler de « réussite sociale ». Mais, dans le temps, conscient que l’usine « battait de l’aile », il ne pouvait se résoudre à voir disparaître ce « passé industriel », à voir surtout sombrer la « mémoire de ce vert pays industriel » (la formule est de lui) sans réagir. Travail militant aussi car il souhaitait notamment un travail portant sur « les mémoires de familles d’immigrés » dans le but de montrer que « l’intégration se réalisait ». Il prenait pour exemple le cas de cette jeune femme marocaine, une de ses anciennes élèves, qui, contre l’avis de son époux, avait passé avec succès le permis de conduire. En effet, le terrain sur lequel j’enquête depuis longtemps est parcouru par de multiples tensions dont l’une oppose précisément les populations d’Afrique du Nord au reste de la population. Ce qui passionnait Michel D., c’était « le multi-ethnisme » des lieux, la rencontre des cultures, le dialogue entre les différentes populations. La « Bal des Portugais », à Fumel, auquel assistaient souvent des jeunes qui n’avaient pas le moindre parent portugais en était, pour lui, l’une des illustrations les plus abouties.

Il oeuvrait donc de toutes ses forces pour que soit créé un Centre Educatif du Patrimoine ainsi qu’un Musée Industriel. Et c’est sans doute d’une monographie sur l’industrie fuméloise et ses hommes qu’il rêvait. Plus que d’une réflexion sur la nébuleuse « travail-hors travail » et d’articles sur les « oeuvriers » et les accidents du travail. Force est de reconnaître aussi que la tentation monographique pouvait être forte pour moi, sous la pression même de mes interlocuteurs [1]. L’on est pourtant passé de l’une aux autres, sans difficulté, sous la pression des évènements.

Je n’ai pas tardé à apprendre la nouvelle. Le projet de Centre Educatif du Patrimoine et le musée dont rêvait Michel D. n’avaient pas été retenus, se voyant préférer un lieu d’exposition d’art contemporain, dans un ancien prieuré. J’appris alors que ces deux projets avaient toujours été en concurrence, chacun étant porté au sein même de la Communauté des Communes par deux équipes politiques différentes que nombre de points opposaient. Oublié donc le projet de CEP. Oubliée l’idée de musée. Restait alors cette étude dont Michel D. souhaitait qu’elle porte sur « Les mémoires d’immigrés ». Mais n’y avait-il pas là un sujet largement parcouru ? Etait-il intéressant de produire une nouvelle recherche sur un thème très rebattu ? D’autre part, la réflexion sur la patrimonialisation, sur le musée industriel, si elle restait très intéressante pour l’ethnologue, s’est avérée impossible à réaliser sur le terrain, les ouvriers ayant très mal vécu l’abandon du projet dans lequel un grand nombre d’entre eux avaient placé leur espoir, un espoir d’autant plus fort qu’il restait vague. La plupart d’entre eux ont vécu le choix des élus comme la preuve flagrante de ce qu’ils avaient toujours pressenti. Sentiment que résume celui-ci. « On nous a toujours méprisés, nous les ouvriers, et le fumélois en général. Le département a toujours eu une dent contre nous. Ils ont toujours eu honte. Economiquement, ils nous ont laissés tomber. Question aménagement du territoire, c’est pareil. Maintenant, c’est du point de vue culturel. Du théâtre à la con, qu’on y comprend rien, des expos de soi disant peintures, des tas de paille et de ferraille [2], soi disant des sculptures, ah ça oui ! mais nous, ce qu’on a pu faire, ce qu’on a pu être, c’est de la merde. Mais il y a rien de nouveau sous le soleil ! Moi, je savais que ça marcherait pas, ce projet de musée. Je voulais pas te décevoir mais... Tu veux quand même pas qu’ils fassent un musée alors qu’ils ont toujours eu honte de nous ! D’abord, tu vois, ils ont préféré leur histoire d’art moderne. Ca veut tout dire ! » Dans ces conditions, on ne voit pas très bien comment mener l’enquête sur le « patrimoine industriel » sans aviver des plaies qui n’en avaient pas besoin, sans courir le risque de voir les portes se fermer.

J’ai préféré aborder la recherche de façon différente. Sans pour autant perdre de vue cette question du « travail ouvrier » et de ses « mémoires d’immigrés », je me suis concentrée sur ce qui avait motivé mon intérêt : les relations travail-hors travail. Mon attention s’est d’abord portée sur une petite cité ouvrière, la cité de Moncany, essentiellement habitée par des italiens et des portugais, venus s’installer là à la fin des années quarante, travaillant pour la plupart dans la briqueterie de Monsempron-Libos. C’est notamment en suivant les alliances que j’ai travaillé et enquêté, rencontrant les membres de la « famille », élargie à l’extrême, les « amis », les « proches », les « copains », les alliés. Au fil des relations familiales et amicales, je me suis mise à l’écoute des discours de différents acteurs : Gino, fils d’ouvrier italien qui a passé son enfance dans la cité de Moncany, a travaillé quelques années à l’usine, avant d’épouser la fille d’un agriculteur et devenir à son tour agriculteur ; son « grand copain », Robert, en préretraite de la PAM ; sa sœur Sylvette dont le mari est aussi employé de la PAM ; son autre sœur Marie-Claire, dont le mari est lui aussi employé de la PAM ; son beau-frère, artisan fortuné qui fit ses premières armes à la parqueterie de Cuzorn ; son neveu, fils de cet artisan, ouvrier chez Techni-Plus, entreprise de maintenance industrielle installée dans les anciens locaux de la briqueterie. Et puis aussi, Gomez, le voisin du père de Gino, sa fille employée de la parqueterie ; son fils employé d’une laiterie industrielle dont l’épouse travaille à la parqueterie. Mais également Toni, autre habitant de la cité, ses enfants, ses « anciens collègues » de la briqueterie. Au gré des liens de famille et d’amitié de mes interlocuteurs, utilisant la technique de la « boule de neige », j’ai très rapidement été amenée hors de la cité de Moncany, hors des murs de la PAM et de la briqueterie, hors du fumélois. Au cœur même de cette vallée de la Lémance et de sa parqueterie où mes interrogations premières avaient vu le jour. Parallèlement aux entretiens formels, cette recherche doit beaucoup à l’observation participante voire à l’immersion.

Michel D. serait sans doute un peu déçu. Je n’ai pas cherché à mettre au jour les spécificités de ces populations immigrées, posées comme singulières parce que « venues d’ailleurs ». J’ai préféré être attentive au quotidien, au minuscule, à des thèmes déjà largement parcourus mais dans une perspective autre. Le jardin, la maison, l’héritage, l’école, la vie associative, la « bricole », etc. tout cela a été longuement écouté. Pour comprendre ce qui « fait » non pas la mémoire des immigrés mais l’identité ouvrière.

Première partie.

Présentation du terrain : un continent morcelé

Il faut d’abord s’attacher à une plus ample description des lieux de l’enquête, afin de saisir pleinement l’intérêt et les singularités de ce terrain. Le Lot-et-Garonne se présente volontiers comme un département essentiellement agricole, fortement marqué par les cultures maraîchères. Dans un ouvrage récent, véritable vitrine des lieux, consacré au Lot-et-garonne De l’an Mil à 2050 [3], on n’hésite pas à le qualifier de « jardin du Sud-Ouest ». Les illustrations sont là pour convaincre le lecteur du bien-fondé de ce qualificatif ronflant : à côté des inévitables clichés de quelques fêtes « pittoresques » -Académie des menteurs de Moncrabeau et concours du meilleur cracheur de noyaux de pruneau à Sainte-Livrade-, des châteaux, églises, abbayes, des photographies de vergers notamment de pruniers, de champs de céréales, tournesols ou maïs, des serres consacrées à la culture hors sol de fraises ou de tomates [4], de marchés fermiers où figurent en premier plan des personnes âgées avec bretelles et béret pour les hommes, tablier et chapeau de paille pour les femmes et des vues aériennes de villages « endormis dans leur écrin de verdure ». On est là, au fil des pages, dans un monde rural, agricole, fortement marqué par l’immigration certes -au point que les auteurs n’hésitent pas à qualifier le département de « Terre de mélange »- mais celle-ci aurait trouvé à s’employer dans les seuls champs. Comme l’indique cette photographie qu’il est inutile de décrire tant le commentaire qui l’accompagne est clair. « Taille des arbres fruitiers par un ouvrier venu d’Afrique du Nord. Les travailleurs immigrés ont permis par leur présence la prospérité et l’expansion de notre agriculture longtemps gourmande de main d’œuvre ». Plus loin, on lira que « les italiens repeuplent nos campagnes, 1920-1960 », que « la main d’œuvre féminine (vietnamienne) fut recherchée et appréciée pour le ramassage des haricots dans les champs et l’équeutage à domicile », que « les rapatriés d’Afrique du Nord (..) sont parmi les pionniers de la mise en place des cultures sous serres plastiques », tandis que « les saisonniers marocains, qui viennent du Rharb et du Rif, assurent la cueillette des fruits dans les vergers, alors que les Espagnols venus d’Andalousie commencent par les fraises et finissent par les haricots et les prunes. » [5] (Lot-et-Garonne. De l’an Mil à 2050 2000 : 115-127) D’industrie, il n’est pas question. Or, les chiffres offrent une tout autre image, que cet ouvrage ne met pas en scène. Agriculture et industrie occupent aujourd’hui autant de personnes soit chacune 15% de la population active. Et c’est dans un autre ouvrage consacré au département, le Guide Gallimard, paru en 2000, qu’on trouve enfin mention de cette industrie. Et quelle mention ! La notice consacrée à Fumel, dans le corps du texte, s’intéresse au seul château et ne fait, encore une fois, aucune place à l’industrie. Que l’on retrouve pourtant, sous la forme d’une photographie du début du XX° siècle, présentant les employés de l’usine devant leur chef d’œuvre, la Statue de la Paix, qu’ils avaient réalisée pour l’exposition universelle de 1878. Lisons la légende qui accompagne ce cliché, sous le titre « Sortie d’usine à Fumel au début de ce siècle ». « Le mur de l’Usine, avenue de l’usine, est le plus long ouvrage du département érigé par des capitaines d’industrie au siècle dernier. Repris par les lointains barons de Pont-à-Mousson, il gardait les marches d’un empire industriel qui transforma en or, pendant un siècle et demi, le minerai de fer local ainsi que le charbon de Decazeville, plus haut sur le Lot. Les délocalisations du marché de l’acier ont détruit ici deux emplois sur trois, et les stigmates en sont visibles sur les façades des maisons ou les commerces désertés. » (Guides Gallimard 2000 : 204) Quelques pages plus loin, la notice Sauveterre-la-Lémance est un véritable fourre-tout où l’on évoque toutes les spécificités de la vallée de la Lémance [6]. Dont celle-ci : « La route de Saint-Front est jalonnée d’édifices qui prouvent que cette vallée fut et est toujours vouée à l’industrie : une grande scierie, en fait une parqueterie, leader européen dans l’exploitation de la matière noble qu’est le bois de châtaignier, et, sur les bords de la plaine, les vestiges, en forme de tours énigmatiques, d’anciennes fonderies artisanales ; une usine à chaux, qui trouve sa matière première sur place, produit, avec celle de Sauveterre, cet élément constitutif du crépi de toutes les restaurations des belles demeures de la région. » (Guides Gallimard 2000 : 228) L’on pourrait dire, pour résumer la situation, en plagiant le titre d’un ouvrage, qu’à quelques kilomètres de distance, « les unes fument ; l’autre ne fume presque plus. » Le Fumélois est en effet très marqué par cette opposition qu’il faut décrire avec plus de précision.

Fumel, petite ville industrielle du nord-est du département de Lot-et-Garonne, située à quelques kilomètres du Lot et de la Dordogne, et ses environs notamment la vallée de la Lémance, lieux où j’ai mené l’enquête, a longtemps vécu au rythme de ses usines. La « PAM » d’abord, d’implantation très ancienne puisque dès la Première Guerre Mondiale, on y fabriquait des obus, comme en atteste de vieilles photographies. Mais c’est surtout après la Seconde Guerre Mondiale que l’usine connaît un fort développement, entraîné par les besoins de reconstruction puis par l’industrialisation. On y fabriquait des grosses pièces pour les navires, des tuyaux de fonte pour l’industrie pétrolière ainsi que des pièces plus modestes pour l’industrie automobile. D’une superficie importante -24 hectares- elle était implantée au cœur de Fumel. Ou peut-être est-il plus juste de dire que l’accroissement de Fumel, le développement des habitations sous la pression démographique engendrée par l’usine a fini par englober cette dernière au cœur de la ville. De hauts murs cependant la dérobent au regard. Ou peut-être évitent que l’on puisse trop facilement aller et venir entre l’intérieur et l’extérieur. Cette unité de production se voulait parfaitement autonome puisqu’elle disposait d’un barrage et d’une centrale électrique ainsi que de deux hauts-fourneaux, aujourd’hui détruits. De plus tous ses ouvriers travaillaient sur le site de Fumel, à l’intérieur des hauts murs. Des relations complexes unissaient l’usine et les environs, ruraux et agricoles : les besoins de matières premières, notamment, ont amené l’entreprise à acheter sur le site du minerai de fer. De sorte que les agriculteurs, notamment ceux de la vallée de la Lémance, creusaient de grands trous -localement appelés « sondes »- dans les forêts pour en extraire le minerai qu’ils amenaient, par charrette à bœufs, à l’usine. Minerai qui était payé « une bouchée de pain », croient se rappeler ceux qui s’adonnaient à ce commerce, et affirment volontiers que « l’usine nous exploitait mais on avait pas d’autre solution pour gagner quatre sous ». Ces trous, qui n’ont jamais été ni bouchés, ni protégés par des grillages, mais sont aujourd’hui dissimulés par des branchages morts et des feuillages, sont l’une des hantises des agriculteurs, qui mettent sans cesse en garde chercheurs de champignons et promeneurs en tous genres, grands pièges aussi pour les chiens de chasse. Ils sont une nouvelle occasion pour les propriétaires actuels, souvent descendants de ceux qui se livraient à ce commerce, pour dénoncer, aujourd’hui encore, l’usine et ses effets néfastes [7].

A Monsempron-Libos, une autre usine, la briqueterie, fabriquait des matériaux réfractaires. Si les ateliers de fabrication étaient installés à Monsempron-Libos, cette usine comptait aussi de nombreux sites dans les environs, essentiellement dans la vallée de la Lémance, notamment les « carrières » d’où l’on extrayait le calcaire nécessaire. En somme il existait deux catégories d’employés à la Briqueterie, ceux des carrières et ceux des ateliers eux-mêmes.

Ces deux industries ont connu, au cours des années cinquante et soixante, de forts besoins de main-d’œuvre auxquels ne pouvait subvenir la seule population locale, d’autant plus que l’agriculture occupait encore beaucoup de personnes. Certes, quelques-uns abandonnèrent la ferme pour l’usine. Mais c’est surtout aux populations immigrées qu’elles eurent recours. Comme l’explique celui-ci, à propos de son père, ouvrier à la Briqueterie. « Mon père savait ni où il allait ni ce qu’il allait faire. En Italie, c’était la misère, la fin de la guerre. Alors, quelqu’un lui a dit : ‘En France, il y a du travail. Va à tel endroit et on va s’occuper de toi. Tu n’auras rien à faire’. Il y est allé avec sa toute la famille, ses parents et ses frères, on leur a filé des papiers, ils sont montésdans un train et ils ont débarqué à Fumel. On leur a dit : ‘Voilà, tu vas travailler là, toi tu vas travailler là.’ Et il est jamais reparti. Il s’est occupé de rien parce qu’à l’époque il y avait des gars, dans les régions pauvres du Portugal ou de l’Italie, qui recrutaient. Ils s’occupaient de tout. Voilà comment mon père est arrivé ici. Pour n’en jamais repartir. Tous les Italiens sont arrivés par la même filière, pour travailler à la Briqueterie. C’est pour ça que tu as des familles entières ici et toutes du même coin d’Italie parfois du même village. » La « PAM » en fit autant mais ses besoins étant supérieurs, elle recruta au-delà de l’Italie et de la péninsule ibérique, jusqu’en Afrique du Nord.

Alors que le fumélois connaissait un fort développement industriel, la vallée de la Lémance, elle, restait essentiellement agricole, ce qui n’excluait pas l’existence de quelques petites unités de production, employant quelques personnes : trois chauleries installées au pied même des carrières de calcaire, quatre parqueteries, profitant de l’opportunité des forêts toutes proches. Sans commune mesure avec les deux géants fumélois, elles ne dépassaient guère le stade du gros artisanat. Les villages dans lesquels elles étaient installées suffisaient largement à les pourvoir en main d’œuvre. La vallée est ainsi longtemps restée essentiellement agricole tandis qu’à quelques kilomètres, Fumel vivait pleinement à l’heure industrielle. Au sens premier du terme puisque, jusqu’à ces dernières années, la sirène de l’usine, qui rythmait la succession des postes, portait loin ses échos et rythmait aussi la vie de la vallée. Une agricultrice âgée habitant Cuzorn en témoigne. « Je me rappelle, quand on travaillait dans les champs, on n’avait pas de montre à l’époque. On entendait la sirène de Fumel. ‘Ah ! c’est midi,’ on disait. Faut aller faire la soupe. Ou alors ‘ah, c’est huit heures’, encore un tour de champ et on rentre. » C’est aussi l’usine qui, en quelque sorte, informait les habitants des grands ou petits malheurs du quotidien. « Quand on entendait la sirène des pompiers, on savait. On disait : ‘un coup, c’est feu. Il y a quelqu’un qui se chauffe. Deux coups, c’est un accident de la route. Personne, le petit est pas rentré ! qu’est-ce qui fout ? Et ainsi de suite ». Or, la sirène des pompiers était installée sur l’un des toits de la PAM, la plupart des pompiers bénévoles étant aussi employés de la PAM [8]. La sirène de l’usine contre la cloche de l’église en somme. Une sorte de domination symbolique qui doublait et renforçait ainsi la domination économique.

Au début des années quatre-vingt, la situation s’inverse. Alors même que la crise économique avait déjà durement étrillé les industries fuméloises -la briqueterie avait fermé, de plans sociaux en restructuration, la PAM avait perdu les deux tiers de ses employés- la parqueterie, installée à Cuzorn, commençait à connaître un essor économique important, passant en quinze ans, de quelques dizaines d’employés à plus de six cents, dans un village qui ne compte guère plus de huit cents habitants. Il lui fallut, pour pourvoir à ses besoins de main d’œuvre, puiser abondamment dans la population locale. Mais pas n’importe comment, affirme-t-on. On aurait pu penser que les ouvriers licenciés par les deux autres industries auraient trouvé naturellement un emploi chez Fréquin. Or, on prétend que les patrons se faisaient un devoir précisément de ne pas avoir recours à cette main d’œuvre, jugée trop « syndiquée », et préféraient aller chercher plus loin, en Dordogne par exemple, ses employés. Politique d’embauche que les employés de la parqueterie soutenaient, affirmant ne pas vouloir de « Ca » chez eux. Qu’on se souvienne de l’épisode évoqué en introduction. De toute façon, les employés de la PAM et de la briqueterie ne pouvaient que mépriser cet ostracisme parfaitement explicite, qui affirmaient « préférer crever de faim que d’aller travailler chez ce négrier de Fréquin ».

On se retrouve ainsi, sur ce terrain, face à deux populations ouvrières qui affectent de se détester et de ne pas se fréquenter, face surtout à deux modèles industriels que tout oppose. D’un côté, des entreprises qui ont été des poumons économiques qui s’essoufflent voire pour l’une d’entre elles qui s’est littéralement asphyxiée. Fortement paternalistes, la PAM et la Briqueterie logeaient leurs employés, dans de petites cités ouvrières, à l’architecture exactement semblable. J’y reviendrai. Mais la PAM poussait plus avant le paternalisme. Elle avait pris en charge les loisirs de ses ouvriers par l’octroi d’un stade, inauguré en 1942 mais aussi l’éducation de leurs enfants par la création de l’Ecole des Arpètes qui lui permettait, du même coup, de disposer, sur place, d’une main d’œuvre relativement qualifiée, du moins formée aux techniques nécessaires dans l’usine. Des usines, enfin, qui appartenaient à de grands groupes industriels, dirigés par des « Directeurs » venus d’ailleurs. Rien de tel pour les petites usines de la vallée de la Lémance. Elles ont été fondées par des familles locales et continuent bien souvent à appartenir à leurs descendants. Ainsi travaille-t-on « Chez Donatien » ou « Chez Fréquin » alors qu’on travaille « à » la PAM. Les mots disent suffisamment une différence dans la perception de l’entreprise et de ses dirigeants. Cela ne signifie pas des relations de plus grande proximité avec les patrons mais introduit un type de relations particulières que j’ai qualifiées d’« idéologie familaliste » dans deux articles parus en 1996 et 1998 [9]. Cette idéologie permet sans doute d’expliquer, en partie, une singularité de l’usine Fréquin : malgré ses six cents employés, aucun syndicat n’avait pu s’y implanter lorsque cette étude débuta, les ouvriers repoussant totalement cette idée. Ce qui se manifestait ainsi, c’est sans doute moins le refus pur et simple d’une présence syndicale que la volonté de ne « pas être comme eux » (ie ceux de la PAM et de la briqueterie), exprimant ainsi une irréductible différence. Il ne faut pas pour autant en déduire que la parqueterie est un monde parfaitement homogène, exempt de luttes. Bien au contraire. L’usine est traversée de multiples oppositions entre les différents ateliers de production -scie, usinage et vernis- qui n’ont de cesse d’entretenir des luttes intestines, se critiquant et refusant de se fréquenter, mais également entre hommes et femmes, entre strates de la hiérarchie, etc. Un monde parfaitement morcelé, à l’intérieur même de ses murs mais aussi à l’extérieur. Lorsque l’idée d’un tournoi entre entreprises de la vallée vit le jour, l’entreprise Fréquin dut décliner l’invitation : impossible de parvenir à constituer une équipe. « On se voit déjà assez à l’usine. Tu crois pas qu’en plus on va aller jouer ensemble au basket ? L’usine, j’y vais pour bosser. Point. » C’est exactement la même raison qui est invoquée, sans ménagement ni diplomatie, pour expliquer le refus d’assister au dîner-spectacle de fin d’année, offert aux employés par la direction. Le mode d’habitat est alors radicalement différent de ce qu’on peut encore observer à Fumel et reflète cette absence -réelle ou apparente- de cohésion. Dans la vallée, les ouvriers, ayant gardé souvent des relations importantes avec le monde agricole dont ils sont issus, ont souvent construit leur maison sur une parcelle de terrain, soustraite à l’exploitation familiale, destinée au seul projet immobilier. Des maisons individuelles éparpillées dans la campagne, souvent près des fermes ou au cœur de hameaux agricoles ou qui le furent. Les patrons, quant à eux, refusaient toute implication locale, refusant même de participer à la vie politique et associative. Tous les clubs des petits villages environnants le savaient et l’affirmaient à loisir : « Pas la peine d’aller voir Fréquin pour sponsoriser. Ils donnent pas un kopeck. C’est des radins ». Enfin, et ce n’est pas la moindre des oppositions, la moyenne d’âge des employés des unités de production de la vallée -dont l’usine Fréquin- est souvent beaucoup moins élevée que celle de la PAM, pour des raisons évidentes : les besoins de main d’œuvre de celle-là se sont fait sentir beaucoup plus récemment, elles ont fait appel à des « jeunes » alors que celle-ci a freiné son rythme d’embauche, conservant ses employés qui nécessairement vieillissent.

J’ai ainsi mené l’enquête dans ce milieu singulier, entre l’une et l’autre zone, entre l’une et l’autre usines, qui se pensent et se présentent spontanément sur le mode de la plus absolue des oppositions. Mais à y regarder de plus près, ces mondes ne sont pas si hermétiques qu’ils le prétendent. Pas si hermétiques, l’usine et le mode extérieur, entre lesquels on voit les objets et les savoirs circuler. Pas si hermétiques, non plus, ces deux communautés, cuzornaise et fuméloise, entre lesquelles les individus vont et viennent. Pas si hermétiques enfin ces deux « cultures ouvrières », dont on voit les modèles respectifs se répandre et se compléter. Au point que l’on peut penser que la notion de Travail, sur ce terrain, tend à s’uniformiser, par delà les différences tant affirmées. Avec toute sa complexité.


Ces quelques pages n’ont pas pour ambition de traiter de l’ensemble des axes que j’ai pu approcher lors de cette enquête. En effet, c’est au cœur d’un réseau très dense que j’ai été entraînée et qu’il serait vain de prétendre épuiser en quelques mois de recherche ou dans les quelques pages d’un rapport. J’ai donc privilégié certains d’entre eux, qui ont fait l’objet d’une attention plus soutenue, permettant ainsi publications et communications. On trouvera ces textes, publiés ou sous presse, en annexe. D’autres axes sont restés à l’état de « chantiers » que je me propose de poursuivre, dans la perspective de recherches ultérieures. C’est de ces pistes non encore abouties qu’il sera question au fil de ces pages. Il s’agit plus d’une ethnographie que d’une approche ethnologique pleinement aboutie.


[1L’un d’entre eux me demanda récemment des nouvelles de mes recherches. Je profitai de l’occasion pour lui annoncer que je me proposais de reprendre le travail sur les cités ouvrières, notamment celle où vit son père, la cité de Moncany. « Ah, ça, c’est une bonne idée. Oui, une très bonne idée. Il y a vraiment toute une histoire à écrire sur cette cité mais... Tout le monde s’en fout. Oui, si tu écris quelque chose sur la cité, tu feras plaisir à beaucoup de monde, crois-moi. Si t’as besoin d’aide pour ça, préviens-moi. »

[2Allusion à une exposition d’art moderne qui eut lieu, au moment de l’enquête, dans les rues de Monsempron-Libos, « installations » de paille et d’objets métalliques qui se voulaient une évocation du « vert pays industrieux ».

[3Lot-et-Garonne. De l’an Mil à 2050, Paris, Fayard, 2000

[4Est-il nécessaire de rappeler l’existence des « pruneaux d’Agen » et les « Tomates de Marmande » ?

[5Pour être honnête, l’ouvrage présente une seule mention, bien succincte, de l’industrie en fumelois. « La terre et l’usine de Fumel ne fournissent plus les emplois qui, dans la première partie du XX° siècle, attiraient les étrangers et les compatriotes des autres départements. » (Lot-et-Garonne. De l’an Mil à 2050 2000 : 128) Une recherche est actuellement en cours sur « L’invention du Lot-et-Garonne », depuis la Statistique des préfets jusqu’à aujourd’hui.

[6« Sauveterre-La-Lémance. On y parvient par des bois qui bordent des vallons aux fonds d’herbe grasse ou de maïs luxuriants en bandes étroites. Un superbe nid d’aigle du XV° siècle qui a gardé toute son enceinte surveille le village. Sauveterre est l’éponyme du sauveterrien, faciès industriel microlithique correspondant à la première période du mésolithique, grâce au gisement du Martinet, que découvrit, à quelques centaines de mètres du bourg, maître Laurent Coulonges, en 1948. un petit MUSEE DE LA PREHISTOIRE a été installé dans les locaux de la mairie. La route de Saint-Front est jalonnée d’édifices qui prouvent... » (Guides Gallimard 2000 : 228)Fourre-tout assurément que cette présentation qui mêle préhistoire et époque contemporaine, industrie microlithique et leader européen du parquet.

[7Jean-Pierre, agriculteur, fils d’ouvrier de la briqueterie, nous raconta comment il faillit, à deux reprises, perdre son chien de chasse. Ses mots disent assez la rancœur à l’égard de la « PAM », toujours prête à se réveiller, au moindre incident. « Maya, ma chienne, elle y est tombée deux fois. La première fois, c’était pas grave. Je chassais et tout d’un coup plus de chien. Je savais à peu près où elle avait disparu. J’ai cherché et j’ai pas mis longtemps à la trouver. Je suis allé chercher une échelle. Trop courte. Alors avec une grande corde, en rappel, avec mon fils qui surveillait tout ça, j’ai réussi à la récupérer, pauvre bête. Bon mais la sonde était pas profonde et surtout elle était pas remplie d’eau. Sinon pauvre bête, elle se noyait. La deuxième fois, c’était plus grave. Elle a pris la piste d’un chevreuil et elle est pas revenue. J’en étais sûr, une sonde mais où ? Je me suis mis à courir les bois, à l’appeler, à l’appeler. Deux jours ça a duré. Je la trouvais pas. J’étais sûr qu’elle était morte. Et ma femme qui me disait : ‘Ecoute, laisse le travail. Vas chercher ta chienne. La pauvre, si elle est dans une sonde, encore en vie, il faut la trouver. On peut pas la laisser crever comme ça’. Alors, je l’ai cherchée jusqu’à ce que tout d’un coup ! je reconnais son aboiement ! Elle était là, au fond d’une sonde que j’y étais passé vingt fois à côté sans la voir. Et la chienne aboyait pas parce qu’elle devait être à moitié KO de la chute. Pas la peine d’essayer avec une échelle ou avec une corde. La sonde était vraiment très profonde. Tu sais ce que j’ai fait ? J’ai appelé mon beau-frère qui est pompier bénévole. Je lui ai dit : ‘Viens avec le camion et la grande échelle. Maya est tombée dans une sonde. Ca fait trois jours qu’elle y est. Faut la sortir de là. -Tu vas pas mobiliser toute la caserne pour récupérer ton clébard, non ? T’en trouveras un autre. -C’est pour ta saloperie d’usine qu’on a fait des trous dans mes bois et que ma chienne est en train d’y crever. Alors grouille-toi si tu veux pas que ça fasse vinaigre. Si tu veux refoutre les pieds à la maison, t’as intérêt d’être là dans cinq minutes, sinon ça va chier.’ J’étais dans une colère... C’est moi qui suis descendu dans la sonde pour la récupérer, pauvre bête, j’en ai pleuré comme un gosse quand je l’ai prise dans mes bras. Elle avait deux pattes cassées, pas d’hémorragies. Heureusement. Bon les pompiers se sont foutus de moi, que je les avais mobilisés pour une histoire de chien. Mais comme je leur ai dit : ‘Quand ça sera un gosse ou chercheur de champignons qui s’y sera foutu dans vos merdes de sonde, vous rigolerez moins peut-être. Depuis le temps que je le dis qu’on devrait les entourer de grillage !’ Quand on parle des sites pollués, ça c’est une pollution mais tout le monde s’en fout. » Si Jean-Pierre parle des sondes comme d’une propriété des pompiers, c’est que précisément la plupart des pompiers bénévoles sont aussi employés de la PAM. C’est notamment le cas de son beau-frère, appelé à la rescousse. En somme, ce dernier se devait d’aider au sauvetage du chien, comme ses collègues pompiers-employés de la PAM, compensation symbolique du dommage subi, du fait de « leur » usine.

[8Les pompiers bénévoles, employés à la PAM, bénéficiaient, dit-on, d’un régime spécial, autorisés à quitter l’usine au premier hurlement de la sirène, sans prévenir personne. Il semble que la PAM ne supprimait pas ces absences de leur salaire, payant alors l’intervention sur ces deniers, comme s’ils avaient été occupés à la production.

[9« Tonton et Tatie : notes sur la parenté et la famille au sein

de l’entreprise", Journal des anthropologues, Nov 1996, 66-67, pp 71-84.

"Chez Tatie. La parenté au sein de l’entreprise", in Choisir ses parents. Anthropologie des parentés, sous la direction d’Agnès Fine, Maison des Sciences de l’Homme, Collection Ethnologie de la France, Ministère de la Culture, Paris, Mars 1998.