Accueil > LAHIC > Productions scientifiques > Rapports de recherche

L’Inventaire et ses critères

Nathalie Heinich

par voisenat - publié le

Rapport remis au ministère de la Culture, 2006

Une enquête sur l’inventaire

A l’initiative de M. Michel Melot, alors sous-directeur de l’Inventaire, j’ai mené en 2004-2005 une enquête sur le service de l’Inventaire, visant à expliciter les critères de sélection utilisés par les enquêteurs chargés d’inventorier le patrimoine national. Nous avons décidé de cibler les situations de controverses ou d’incertitudes (parmi lesquelles priment les objets relevant du « nouveau patrimoine », telle l’architecture vernaculaire), pour remonter aux principes de description et d’évaluation sollicités dans la pratique de terrain.

S’agissant d’expliciter et de comprendre les pratiques réelles, et non pas les normes théoriques, il était exclu de procéder par questionnaires écrits, qui n’auraient fait que redoubler les prescriptions édictées par le bureau de la méthodologie. La méthode a donc adopté l’approche pragmatique de l’ethnologie, procédant par l’observation directe des acteurs en situation, et par l’explicitation de leurs choix, soit directement, sur le terrain, soit après-coup, devant leurs bases de données. Une quarantaine d’heures d’entretiens ont ainsi été recueillies, qui ont fait l’objet d’une analyse thématique, complétée par des photographies et par les documents écrits dont disposent les enquêteurs, ainsi que par le suivi de plusieurs stages de formation organisés à Paris. Ont été également utilisées les nombreuses études publiées sur l’histoire, les principes et la pratique de l’Inventaire.

Le rapport de l’enquête se compose, tout d’abord, d’une longue introduction (« Définir l’Inventaire »), consacrée à une caractérisation du service, à travers les nombreuses inflexions qui ont marqué son histoire : de la mission à l’administration, de l’ancien au récent, du monument historique au nouveau patrimoine, etc… Sa relative instabilité, durant ses quarante années d’exercice, apparaît comme la conséquence des contradictions inhérentes à cette « chimère à trois têtes » que constitue l’alliance entre une logique esthétique, une logique scientifique et une logique administrative.

La première partie (« Procédures ») récapitule la méthodologie, à travers le répertoire des différentes méthodes (apprentissage, documentation, enquêtes, inscriptions, études…), productions (recensement, repérage, sélection…) et modes de restitution (textes, images, actions…). On y suit concrètement les voies par lesquelles l’Inventaire, malgré la difficulté d’une entreprise apparemment interminable, opère de fait l’invention d’un véritable regard collectif, obligeant ainsi à passer d’une conception essentialiste du patrimoine (un objet déjà-là, qu’il suffirait d’enregistrer) à une conception constructiviste (un objet dont la définition est l’objet même du travail, et qui se modifie avec lui) – un tournant d’ailleurs homologue à celui qui a marqué les sciences sociales dans la dernière génération. Une deuxième partie, intitulée « Scènes de la vie de l’Inventaire », reconstitue in extenso, en les commentant, quelques moments du travail particulièrement significatifs : rencontres avec les habitants, ralentissements, problèmes de procédures, hésitations sur la datation ou l’authenticité, désaccords entre enquêteurs, gestes familiers…

La troisième partie enfin (« Critères ») constitue le corps de l’étude, en présentant les grandes familles de critères sollicités, et les types de valeurs sous-jacentes. Ces critères peuvent être soit univoques (par exemple, la datation est toujours un atout), soit ambivalents (par exemple, le nombre peut être soit dévalorisant, dans une logique de l’unicum, soit valorisant, dans une logique du typicum) ; et ils peuvent être plus ou moins explicites (par exemple, l’ancienneté) ou implicites (par exemple, la personnalisation), voire proscrits ou, du moins, non assumés comme tels. Le croisement de ces deux caractéristiques (univocité, explicitabilité) permet de repérer les grandes catégories de valeurs mises en œuvre dans les choix : les critères prescrits univoques renvoient essentiellement à l’authenticité, même si le terme n’est guère utilisé (on préfère parler de « non dénaturation ») ; les critères prescrits ambivalents renvoient à la singularité ; les critères explicitables ou implicites renvoient à des valeurs plus marginales ou problématiques dans le contexte de l’Inventaire (signification, fonctionnalité, proximité…) ; quant au critère proscrit, qui n’apparaît que de façon déniée ou euphémisée, il renvoie exclusivement à la beauté, emblématique des jugements de valeurs que leur subjectivité condamne dans un contexte où règne la scientificité et la neutralité de l’approche, même si la dimension patrimoniale des objets étudiés appelle inévitablement le recours à l’esthétique. Mais plus que la « beauté esthète » du spécialiste d’art ou du profane, c’est la « beauté scientifique » - renvoyant à la typicité des cas - qui s’exprime par la bouche des enquêteurs.

C’est donc à travers ce répertoire de valeurs que se fabrique un patrimoine élargi à tout ce qui est considéré comme méritant une protection non pas matérielle, comme pour les monuments historiques, mais symbolique, par la mémoire et l’archive, dans un compromis instable entre la nécessaire homogénéisation des procédures administratives, le passage obligé par le grand nombre et la statistique, et la sensibilité artistique indissociable d’une entreprise visant les « monuments et richesses artistiques de la France ».