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Le train jaune : des savoirs et des hommes

Véronique Moulinié

par voisenat - publié le

Rapport dans le cadre du projet de Parc Naturel Régional des Pyrénées Catalanes, Musée de Cerdagne.

Février 2004

Introduction

Plusieurs travaux et mémoires ont déjà été effectués sur la « mémoire orale » liée au train jaune [1]. On avait privilégié un éventail très large d’interlocuteurs, appartenant à des catégories socio-professionnelles très diverses, enseignant, restaurateur, huissier de justice agriculteur, hôtelier, agents SNCF ainsi qu’une grille de questions tout aussi large. Au fil de ces entretiens, passionnants et riches, on découvre le vaste horizon du train jaune dans les mémoires de ceux qui, à un titre ou un autre, furent les spectateurs ou les acteurs, de ses aller et retours quotidiens.

Suivant les préconisations de l’AME-Projet de Parc Naturel, j’ai restreint le champ d’investigation, cherchant à analyser quelques points plus précis, apportant une attention toute particulière à la question des techniques et des savoir-faire, nécessaires au fonctionnement du train jaune. Le dépôt a été posé, tant du point de vue topographique que du point de vue de l’analyse, au cœur de cette recherche. Mais suivant l’affirmation de Copans et Bernier selon laquelle « il n’est pas possible de comprendre les ouvriers dans l’entreprise si l’on ignore ce qu’ils sont à l’extérieur » [2], je me suis également intéressée à l’une de ces activités extérieures : l’implication dans le politique. Axe qui ne doit rien à un souhait personnel mais qui a été dicté par le terrain. En effet, un fait n’a pas manqué de m’étonner : le nombre de cheminots également élus locaux. Recherche conduite à l’intérieur du dépôt, sur les savoirs et techniques, recherche menée à l’extérieur du dépôt, sur « l’identité cheminote » ou plus exactement sur les cheminots-maires, on pourrait penser qu’il y a là deux lieux parfaitement hermétiques, deux univers qui se côtoient en s’ignorant. Presque deux recherches parallèles et sans guère de liens. Ou, pour le dire autrement, que travail et hors-travail ne nourrissent aucune relation. Or, la présence sur le terrain m’a mise face à une évidence : l’intensité des liens qui unissent le dépôt et Villefranche de Conflent, entre autres villages. Les hommes, les savoirs et les hommes circulent sans cesse entre l’un et l’autre, changeant de « valeur », de « fonction » et de sens, parfois. Le déchet devient matière première ; le geste qui sert ici à assurer la maintenance du train sert ailleurs à produire un objet « décoratif », esthétique. Il convenait donc de ne pas négliger ce troisième axe. Il est d’usage de préconiser, dans la production écrite, de respecter un code avec ses règles. Parmi celles-ci, on recommande de réaliser des parties d’égale dimension. Ce n’est pas le cas ici et ce n’est pas erreur de ma part. Les trois premières, consacrées aux savoirs et techniques, et plus largement au dépôt, composent l’essentiel du rapport car c’est sur ce point qu’a porté l’essentiel de ma recherche. Du reste, c’est aussi l’aspect que privilégiait la commande. Les quatrième et cinquièmes parties, l’identité et les « bricoles », ont des proportions nettement plus modestes et sont moins finement analysées, faute de temps. Cependant, on ne pouvait passer ces aspects sous silence, qui nécessitent pour être compris pleinement une recherche et une analyse fines, car ils révèlent des points discrets mais essentiels des rapports entre le train et ses « acteurs ».

Cependant, avant de tenter une analyse plus détaillée de ces différents aspects, il convient de préciser la méthodologie utilisée et les problèmes qu’elle n’a pas manqué de poser.

Observer sans participer : « les mains dans les poches »

Le dépôt de Villefranche n’est pas le premier lieu de travail au sein duquel je mène l’enquête. J’ai, à plusieurs reprises, occupé un emploi de manutentionnaire dans une parqueterie afin de pouvoir analyser le quotidien du travail, notamment les relations hiérarchiques ou encore l’usage et le sens des différents lieux, postes et emplois [3]. Cette première expérience m’a ainsi permis de tirer des conclusions, très utiles dans le cadre de la recherche sur le train jaune.

L’observation participante a, me semble-t-il, montré toute son efficacité pour l’étude du quotidien du travail. Elle permet d’avoir accès au minuscule des jours et des tâches, à tout ce qui fait l’ordinaire du travail mais qu’aucun entretien ne pourrait obtenir car indicible pour les acteurs. Or, cette méthode, qui consiste à occuper un emploi au cœur même du lieu que l’on analyse, n’a pas été possible ici. Non prévue au commencement de cette recherche, elle se serait, de toute façon, révélée impossible à réaliser. Quelle place accordée à une femme dans un univers de travail exclusivement masculin ? Et quel emploi accordé à une ethnologue, démunie de savoirs techniques, dans un milieu où chacun se voit accorder une place et un emploi spécifiques, ce qui n’exclut pas la polyvalence : freiniste, électricien, etc.

Il a donc fallu opter pour une autre solution : observer sans participer. Attitude à laquelle les employés du dépôt sont habitués. Il y a longtemps que l’atelier est ouvert aux curieux de toutes sortes. Ainsi, M. C., « chef du dépôt », raconte avec une fierté évidente le succès d’une journée Portes Ouvertes, au dépôt. Il pensait que l’événement n’attirerait pas grand monde et envisageait une longue journée d’ennui, à peine émaillée de quelques rares visites guidées, à l’attention de quelques personnes égarées. Il se trompait. Le public se pressa au dépôt, toute la journée, les employés guidèrent le public, expliquant leur travail, leur quotidien, montrant les machines et leur fonctionnement. Et il ne faut pas se méprendre. Lorsque M. C., racontant cette journée, feint l’agacement face à ces visiteurs qui attendaient encore devant la porte du dépôt alors même que l’honoraire de visite était dépassé, il dissimule mal le plaisir que lui procura le succès de cette journée. Parmi les observateurs extérieurs, citons également les journalistes dont la présence est devenue presque banale. En effet, la presse écrite ne cesse d’ouvrir ses colonnes au train jaune et à ses hommes, répercutant grands et petits événements, anniversaire de la ligne ou départ en retraite d’un des employés [4]. Seule la présence d’une équipe de télévision, venue préparer un reportage, a pu susciter une bien légère émotion. Enfin un « événement » un peu plus marquant que les autres, dont on me prévint aussitôt ! « G. M. passe à la télé. Ils sont venus faire un reportage, l’autre jour. »

En somme, l’ethnologue n’est qu’une parmi toutes ces personnes qui passent, regardent et écrivent. Mais sa présence est plus singulière encore. Le photographe dispose d’appareils qui sont comme la matérialisation de son travail : il les porte, les installe, les règle, analyse la luminosité, etc. Il « travaille » et cela se voit immédiatement. Un technicien de l’audio-visuel est armé de sa caméra, de ses micro, de tout son attirail qu’il manipule, teste, vérifie. Lui aussi « travaille ». Autant de gestes, autant d’appareils qui les inscrivent immédiatement dans le « faire », dans l’univers d’un « travail » immédiatement visible. De plus le résultat est, lui aussi, assez rapidement visible : on regarde l’émission de télévision, on visite l’exposition de photographies. (Notons que celles réalisées par Paul Delgado ont été très appréciées. Les employés ont notamment noté qu’il avait su « voir les choses », pour reprendre leur expression). Et l’ethnologue ? Son rapport à l’objet de travail est plus problématique. Il peut toujours prendre quelques photographies mais on ne manquera pas de lui objecter que « Paul en a déjà fait ». Il ne peut en aucun cas se promener avec son magnétophone à la main, tout au long de la journée, pour « enregistrer le quotidien du travail ». Cela n’aurait pas grand sens. L’ethnologue ne peut donc qu’être présent, regarder, écouter, suivre au plus près le déroulement d’une journée de travail mais sans vraiment participer à celle-ci. Et cette façon d’agir -ou de ne pas agir- n’est pas sans présenter quelque risque pour le bon déroulement de l’enquête.

L’expérience au sein de la parqueterie m’a en effet appris combien cette attitude peut être mal perçue. On apprécie guère ceux qui ont « toujours les mains dans les poches  », « qui se baladent  » et, pour dire l’essentiel, ne «  font rien alors que les autres bossent  ». Position difficilement acceptable pour les employés qui ont la sensation désagréable « qu’on les regarde comme au zoo  ». Un seul exemple, puisé dans mon expérience au sein de la parqueterie, permettra de saisir l’impasse dans laquelle l’ethnologue peut s’aventurer involontairement s’il n’y prend garde. Un jeune homme, spécialiste de l’ergonomie, a ainsi passé une semaine à analyser un groupe de personnes, travaillant à une machine : chronomètre en main, il comptait combien de gestes étaient répétés en un temps donné, combien étaient nécessaires à l’exécution d’une tâche. Il relevait les actions et déplacements inutiles, les installations peu judicieuses, etc. Aucune des personnes observées n’accepta l’idée que cette « surveillance » n’avait d’autre but que d’améliorer leur poste de travail, de le rendre plus efficace. La pause-croûte est le moment privilégié où les employés se laissent aller à critiquer cette présence inacceptable et considérée comme « policière ». Une colère sourde parcourut l’équipe qui n’eut de cesse de gêner le pauvre ergonome, ne ménageant pas les façons peu élégantes de lui signifier combien il gênait. On le bousculait en affectant de se déplacer rapidement, on le cognait avec les instruments de travail, on déplaçait le moindre de ses objets qu’il avait eu le malheur de poser en affirmant que cela gênait, d’une intonation qui ne laissait planer aucun doute sur les sentiments que l’équipe nourrissait à son égard. Si, dans le cas de l’ergonome, l’hostilité de l’équipe n’est pas franchement un obstacle au travail, elle en devient un, parfaitement insurmontable, pour l’ethnologue.

C’est pourquoi je n’ai pas essayé d’imposer ma présence récurrente au sein de l’atelier. Cela n’aurait servi à rien, sauf à lasser mes interlocuteurs. J’ai préféré opter pour une présence plus discrète, me rendant « souvent » à l’atelier, sous prétexte de « dire bonjour », un « bonjour » qui pouvait prendre quelques heures, imitant ainsi les retraités du dépôt qui viennent parfois saluer leurs anciens « collègues ». Il fallait d’abord que l’atelier devienne mon « point de chute » à partir duquel je rayonnais, montant chez M. Gr. pour un entretien, discutant longuement sur la « passerelle » avec Mme Gr., déjeunant ou prenant l’apéritif en compagnie des cheminots de l’atelier, nettoyant la cantine quand l’agent, affecté à cette tâche, semblait trop occupé, etc. Il fallait que ma présence, sans devenir parfaitement normale, devienne « habituelle ». Ces conversations de « l’entre-soi », autour d’une tasse de café ou d’un verre de sangria, en présence de l’ethnologue mais sans que celle-ci ne s’affiche véritablement comme telle, ne sont qu’en apparence anodines et sans intérêt. L’ethnologue y puise souvent des renseignements que nul entretien ne permettrait d’obtenir. Des entretiens formels ont également été réalisés, auprès d’employés du dépôt, en activité ou retraités. J’utiliserai indifféremment, dans les pages qui suivent, les propos recueillis au cours de l’un et l’autre moments.

Une autre difficulté résulte du contexte dans lequel s’inscrit cette recherche. Certes, l’arrivée des nouvelles auto-motrices pose question mais c’est surtout la mise en conformité avec la norme ISO 9002, sur laquelle je reviendrai, qui a été le frein le plus important à cette enquête. De différentes façons. Cette mise en conformité suppose de fréquents « audits », qui semblent inquiéter tout le monde, M. C. comme ses employés. Le premier vit [5] ces audits comme de véritables examens de passage et préfère ne pas voir traîner l’ethnologue dans le dépôt, lors de ces moments-là. Prendre des rendez-vous pour un travail sur le terrain, c’est d’abord jongler avec la présence des auditeurs. Et ils sont apparemment très souvent sur le site ! Quant aux seconds, ils affectent de s’inquiéter de ces visites, d’en redouter l’issue tout en sachant qu’ils ne risquent rien. C’est plutôt d’agacement dont il s’agit, agacement qui tient sans doute à la question des savoir-faire et de leur possession. Mon hypothèse, j’y reviendrai, est que les employés, fiers de leur savoir-faire, n’apprécient guère de le voir mis en forme par d’autres que les employés de Villefranche, comme si des personnes extérieures au dépôt, tout en les écrivant, se les appropriaient et en dessaisissaient les cheminots.

Mais revenons sur les effets de cette présence des auditeurs sur le travail de l’ethnologue. Qu’est-ce qu’un « auditeur », si ce n’est une personne étrangère à l’atelier, qui en pousse les portes régulièrement, s’intéresse aux techniques pour des raisons que l’on affecte de considérer comme mystérieuses ? Après avoir longuement parcouru les documents en compagnie de M. C., les « auditeurs » se rendent fréquemment dans l’atelier, s’installent près d’un poste et après avoir salué la personne qui l’occupe la regardent travailler, posent des questions, etc. L’ethnologue se conduit-il différemment ? J’ai souvent eu le sentiment, au début du moins, que mon travail était confondu avec le leur. Le soupçon n’est d’ailleurs pas tout à fait levé puisque régulièrement on me demande si je suis bien sûre que « ça leur servira pas ». « Ca » désignant mon rapport, « leur » désignant les « auditeurs » et plus largement « Béziers », avec qui les rapports ne sont pas vraiment cordiaux. Quant à l’usage qu’il pourrait être fait de ce rapport, les cheminots de Villefranche craignent qu’il ne soit pas en leur faveur [6].

J’ai également décidé de ne pas restreindre ma recherche aux seuls employés du dépôt, mais de rencontrer des retraités, suivant en cela les conseils et les recommandations de mes interlocuteurs. Sachant que le départ à la retraite ne signifie en rien la rupture des relations avec les actuels employés du dépôt, j’espérais ainsi montrer que ma recherche ne s’inscrivait en rien dans un contexte de « surveillance » mais bien dans le souci d’une recherche plus globale sur la technique et ses acteurs principaux. J’ai également rencontré quelques personnes qui me semblent entretenir un rapport particulier au train jaune comme Olivier dont il sera question plus loin.

Poursuivant ce parcours méthodologique, il me faut également évoquer un autre point, très important dans le cadre de cette recherche : le « choix » de mes interlocuteurs et plus exactement la question des « interlocuteurs obligés ».

Les « Mémoires » et les récits « tout prêts »

Des sollicitations aussi nombreuses que celles évoquées plus haut ont fini par produire un effet classique : la constitution de « mémoires », l’élection au titre de « mémoire du train jaune » de certaines personnes. Il suffira de dérouler deux exemple pour en saisir l’importance. A peine avais-je franchi les portes du dépôt et expliqué les raisons de ma présence que le conseil tomba : « il vous faut rencontrer G. M. C’est le plus ancien de nous tous. C’est la mémoire du train jaune  ». Un conseil qui prenait en vérité des allures d’injonction. C’est invariablement vers lui que les employés du dépôt, unanimes, orientent tous ceux qui veulent des renseignements, journalistes ou ethnologue. Hors du dépôt, auprès des retraités, c’est « Roger P. dit Patu  » qu’on me conseille vivement de rencontrer, affirmant que « lui, il pourra m’en dire beaucoup plus  ». On parlait d’ailleurs sous sa surveillance, s’inquiétant de savoir si « Patu me l’avait dit  », assurant que « lui, il pourrait m’en dire beaucoup plus  ». Je ne pouvais faire autrement que de rencontrer ces deux « mémoires ». Pourtant ce ne sont pas là les entretiens les plus intéressants.

C’est donc avec G. M. que je commençais ma série d’entretiens au sein du dépôt, me soumettant ainsi très ostensiblement à l’injonction feutrée qui m’était faite. Je fus immédiatement déçue. Très habitué aux sollicitations de toute nature, celui-ci ne s’en émeut guère et, même si cela n’est pas pour lui déplaire, il s’en acquitte, en affectant une certaine lassitude. Comme toutes les « personnes-mémoire », il dispose d’un discours, si ce n’est tout prêt, du moins bien rodé, qu’il offre à tous ceux qu’il rencontre. Il n’en fait pas mystère, égrenant son discours de petites phrases telles que « mais ça je l’ai déjà dit à votre collègue  » ou encore « ça, ils l’ont écrit dans le journal  » ou enfin « l’autre jour, le journaliste, cette histoire l’avait bien fait rigoler. » Ma conversation avec Roger P. ne fut guère plus intéressante, sur le fond. Pourtant, nourrissant d’immenses espoirs, je lui avais réservée une après-midi entière, persuadée que l’homme serait intarissable sur le train jaune, faisant une confiance aveugle à mes interlocuteurs. « Patu » me reçut à son domicile, dans son salon, véritable bureau d’érudit, sorte de cabinet de curiosités des temps modernes, impossible à décrire avec précision : une bibliothèque certes mais aussi des étagères croulant sous les objets de toute sorte, des bibelots, des photographies, des médailles, des statues, etc. Mais à peine avais-je précisé l’objet de ma visite qu’il me prévint : le train jaune ne l’avait jamais vraiment intéressé ! Certes, il avait été chef du dépôt de Villefranche mais n’avait jamais éprouvé d’attrait particulier pour le Canari. La passion de sa vie, en vérité, est la vapeur. Je ne tardai pas à le constater. Mes questions sur le train jaune ne recevaient que des réponses polies, très brèves, avant que notre homme n’entame un monologue interminable sur « la vapeur ». Inutile d’insister. Aux propos un peu brefs et stéréotypés du premier faisaient écho les envolées passionnées du second. Mais d’entretiens riches sur le train jaune, point.

Or, cette élection au titre de personne-mémoire n’est pas sans poser problème. D’une part, habituées à certaines questions, elles donnent le sentiment de ne pas toujours écouter les questions de l’ethnologue et de dérouler leur récit, en prenant garde qu’il n’y manque pas un point habituel. D’autre part, on a parfois le sentiment que certains, déléguant en quelque sorte ce droit à la parole, s’interdisent de parler, avec plus ou moins de plaisir. C’est un véritable jeu de rôles, où une posture singulière, une « connaissance » particulière sont reconnues à certains, comme de plein droit. Jeu de rôles qui ne manque pas d’avoir sa contre-partie puisque ceux qui reconnaissent ce droit à la parole s’en trouvent léser, s’interdisant à eux de « parler », considérant qu’ « ils ont rien à dire  » ou n’osant pas prendre la parole. Ainsi en est-il de L. qui est « le plus ancien après G. M.  ». On s’accorde à reconnaître sa compétence, son savoir, sa capacité à débrouiller les situations les plus compliquées, à saisir au premier coup d’œil une panne délicate et à trouver en quelques secondes le moyen simple d’y remédier. Il fait partie de ceux dont le départ à la retraite, prévu dans deux ans, inquiète car, dit-on, c’est une part importante du savoir qu’il emmènera et l’on n’est pas sûr que la transmission se réalisera. Or, il n’est pas présenté comme une mémoire ! Faut-il alors s’étonner que, dès notre première rencontre, et sans la moindre question de ma part, il m’ait clairement prévenue : il ne me parlerait pas. Il n’en avait aucune envie et rien ne pourrait le convaincre de revenir sur sa décision. Son fils également employé au dépôt en a fait autant.

Après le passage obligé par « les personnes-mémoires, des entretiens ont également été réalisés auprès des autres employés du dépôt, très rarement voire jamais sollicités par la presse. Des employés qui, pourtant, affirment eux aussi être très attachés au train. Mon attention a été accueillie très favorablement, comme une reconnaissance. Notons que ces entretiens se sont souvent révélés fort intéressants. En effet, ne connaissant que très partiellement le récit « habituel », transmis et perpétué par les employés, ne maîtrisant pas parfaitement les « cadres de l’expérience », -nous verrons dans la quatrième partie que s’approprier cette forme de récit fait précisément partie de leur « apprentissage »- ils font plus volontiers part de leur expérience personnelle, n’hésitent pas à aborder des « détails » apparemment sans importance, oubliés par les récits « habituels », parlent du dépôt comme d’un « lieu de travail » et pas seulement comme un sanctuaire, comme ont tendance à le faire ceux qui ont plus l’habitude de prendre la parole. Il ne s’agit pas, pour moi, de décider lequel de ces discours a plus d’importance, est plus « vrai » mais plus simplement d’affirmer la complémentarité des deux discours, si l’on veut saisir pleinement le quotidien du dépôt. Rencontrer les « personnes-mémoires » permet de découvrir la dimension patrimoniale « commune », vécue, orchestrée et mise en scène par les employés eux-mêmes ; rencontrer les « nouveaux » -qui ne le sont parfois plus vraiment, présents à Villefranche depuis plusieurs années pour certains-, permet de dépasser ce discours, pour plonger au cœur d’un dépôt SNCF où l’on travaille, où l’on entretient un train avec des voyageurs, ce qui n’est pas la même chose.

Nous verrons plus finement, au fil de ces pages, l’importance de cette dichotomie, de cette dualité, qui fait, précisément, tout l’intérêt de ce train. Je voudrais simplement évoquer la façon dont ces personnes-mémoires, par leur discours, peuvent faire obstacle à l’analyse fine, si l’on se laisse totalement guider par leurs propos.

Interroger les évidences

Lorsqu’on me parla pour la première fois de cette recherche, j’ai immédiatement qualifié les lieux de « principauté autonome des cheminots du train jaune ». Troisième rail, écartement singulier des voies, train fonctionnant grâce à l’électricité des montagnes qu’il sillonne, autant de faits qui me semblaient délimiter un espace suffisamment singulier pour que se développe une culture de travail très particulière dont je me proposais d’analyser les ressorts. D’ailleurs, j’avais déjà recueilli quelques éléments au cours des conversations, éléments qui paraissaient des plus prometteurs. On évoquait volontiers la transmission orale de savoirs très spécifiques, d’autant plus spécifiques qu’il s’agirait d’un « très vieux train  », presque un fossile technologique. On était immédiatement confronté à la « dimension identitaire  », sans cesse mise en avant, de ce train qui justifierait la virulence de la lutte pour sa sauvegarde, l’attachement des cheminots à ce qui ne pouvait pas être simplement leur outil de travail, etc. Les maîtres-mots semblaient bien être « attachement  » au moins, voire « amour », « passion ». « Je l’aime, mon train jaune  », la phrase a été, de nombreuses fois, entendue. Est-il utile d’interroger de telles affirmations ? Peut-on seulement le faire ? Or, parce que ce sont des évidences, elles méritaient, à juste titre, d’être interrogées et parfois déconstruites. Ainsi, en va-t-il de cette image d’un « vieux » train, intact, « comme à l’origine  », cœlacanthe technologique ayant traversé les décennies sans subir de modifications majeures. Un esprit un peu caustique pourrait facilement objecter que, si tel était vraiment le cas, il y a longtemps qu’il ne roulerait plus, ne serait-ce que pour des raisons purement légales. Mais comment aller contre l’opinion de G. M. qui insiste sur son ancienneté, sa « conformité à l’origine  » tout en reconnaissant quelques entorses mais refuse totalement l’idée qu’il ait pu être « modifié » ? C’est auprès d’un retraité du dépôt, passionné de bricolage, de mécanique, que le train retrouve ses « temporalités », lorsque, discutant avec lui de « systèmes  » et de « mises au point  », on s’aperçoit que le Canari n’a pas été tenu à l’abri du génie inventif de ses employés. De même, tout le monde affirme « aimer le train jaune  ». On n’avoue pas son indifférence. Du moins ne le fait-on pas sans une certaine prudence. Il faut, pour cela, être très âgé, retraité depuis longtemps, ne pas habité trop près du dépôt. Et le dire à mots couverts. Comme le fera M. B. Enfin, il en va de même de cette dimension identitaire, toujours affirmée sans être mise en perspective. Et que l’on pourrait résumer ainsi : a-t-on lutté pour la sauvegarde du train parce qu’il était un « élément identitaire » ou est-ce plutôt la lutte qui a transformé un engin de transport en « élément identitaire » ? La question n’est pas pure formule rhétorique. Et il suffit de constater que ce sont les « nouveaux », venus d’autres dépôts ou d’autres régions qui, aujourd’hui, s’activent le plus dans les grèves et autres « manifestations pour sauver le train jaune  » pour comprendre que « l’attachement » ne s’enracine pas essentiellement dans les « souvenirs d’enfance », comme on le prétend volontiers.

Enfin, les pages qui suivent n’ont pas la prétention de proposer une analyse fine de tous les aspects évoqués au cours de cette enquête. Et ils ont été trop nombreux. Il s’agit plutôt de brosser un tableau rapide des différents points qui se sont imposés à moi. Plus que d’une analyse ethnologique, il serait plus honnête de qualifier les pages qui suivent d’approche « ethnographique » du dépôt de Villefranche.


[1Daniel Pujol : Mémoire, identité, patrimoine. Enquête sur la mémoire orale liée au train jaune, sd

Sylvie Candau : Enquêtes sur la mémoire du train jaune, Mai 2002

[2Copans, J et Bernier, B. : « Travail, industries et classes ouvrières », Anthropologie et sociétés, 1986, 10, 1, pp 1-9.

[3Moulinié : « La passion hiérarchique. Une ethnographie du pouvoir à l’usine », Terrain, 21, octobre 1993, pp 129-142

"L’usine leur a fait mal. Accidents du travail et trajectoires ouvrières", in Temps et âges. Sociologie des parcours de vie, sous la direction de Marc Bessin, La Découverte, Paris. (à paraître)

Relations travail-hors travail. La construction de l’identité ouvrière, Rapport à la Mission du patrimoine Ethnologique, revu et augmenté, Mai 2003

[4Citons, entre autres nombreux exemples, deux articles consécutifs de L’indépendant, en Mars 2003. Le 4, il titrait : « 4 mars 1903 : le projet train jaune était crânement mis sur les rails ! » et le lendemain, il s’interrogeait : « Le métro de Cerdagne ? »

[5M. Cairol a été muté à Béziers au cours de cette recherche, à l’automne 2003. Parlant de lui, j’utiliserai le présent car même s’il n’est plus présent sur le site aujourd’hui, c’est en sa compagnie que j’ai réalisé cette étude.

[6Cette méfiance n’est pas propre au dépôt de Villefranche, simplement exacerbée du fait de la mise en conformité avec la norme ISO 9002. Je crois en effet que l’ethnologue qui pénètre l’entreprise avec une claire identité d’observateur, qui ne partage pas les tâches quotidiennes du travail qu’il observe, est immédiatement associé à la Direction, soupçonné de « travailler pour elle ».