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Les passés des présents

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Les passés des présents, travaille la conjonction des temporalités en mettant l’accent sur les enjeux de remaniement temporels et de ritualités. Ces remaniements sont observés à différentes échelles, de l’inscription locale d’un lieu de mémoire à l’analyse des effets pour toute une société de la mémoire historique. La mémoire n’obéissant pas aux sages agencements de la diachronie, ce sont alors les boucles du temps qui permettent de comprendre un contemporain qui associe processus de valorisation et de pérennisation, résistances aux transformations et réinventions des traditions. Les ritualités sont à cet égard emblématiques de ce rapport de temporalités.

1. Mémoires

Bouvier Chauliac, Ciavolella, Couroucli, Lapierre, Monjaret, Moulinié, Ouedraogo, Ribert, Wahnich

Un ensemble de recherches vise à analyser les traces des passés « troublés » (guerres, colonisation), les usages qui en sont faits et les reconstructions mémorielles auxquelles ils donnent lieu. Partant du constat que la guerre est un moment de bouleversement des rapports sociaux et contribue à redéfinir les valeurs sociales, les hiérarchies, les stratégies individuelles et collectives, il s’agit d’étudier les conséquences des conflits sur les dynamiques internes des sociétés. M. Couroucli poursuivra son travail sur la « mémoire fragmentée » et les récits nationaux incomplets (partisans ou partiels) dans une démarche comparative. J. B. Ouedraogo s’interessera notamment au cas de la Grande Guerre dans différents pays d’Afrique. L’influence de ces passés sur le présent des sociétés varie dans le temps, fluctuant au gré des tensions entre mémoires individuelles et collectives, de la transmission intergénérationnelle et des commémorations. Une attention particulière sera accordée à ces dernières, qui constituent un lieu d’observation privilégié de la mémoire ré-inventée, et dont la possible proximité rituelle avec les pratiques religieuses sera étudiée (cas de la Grèce et de la mémoire de la décennie 1940-1950).

S. Wahnich analysera le rôle des institutions culturelles en situation d’étiage démocratique, dictatures ou régimes qui laissent peu de place au différent. La Casa do Povo à Sao Paulo qui a rouvert il y a moins de dix ans offrira une ligne directrice pour l’analyse. Mémorial pour les juifs exterminés, elle a été conçue par les juifs socialistes et communistes de Sao Paulo en 1950 comme un monument vivant, un lieu de culture et d’art, d’école pour les enfants, de théâtre, de presse. Ici, si la culture doit préserver les traditions subjectives communautaires, cette subjectivité continue à faire trace et invention.

Les recherches analyseront différents processus de constructions et de transmissions mémorielles en explorant des aspects peu étudiés. À l’opposé des mémoires closes, exclusives, conduisant au repli identitaire, N. Lapierre poursuivra l’analyse de la notion de « perspective transmémorielle », qui met en partage des expériences minoritaires et ouvre sur une « anthropologie de l’empathie ». R. Ciavolella et M. Chauliac s’intéresseront aux processus de construction top down d’une mémoire collective à partir d’éléments fabriqués ex nihilo ou ténus : R. Ciavolella en s’interrogeant sur la mémoire actuelle du concept « d’intellectuel communautaire », à travers lequel le marxisme et la religion chrétienne avaient essayé, au Bénin, d’ancrer leur message de regénération sociale ; M. Chauliac en analysant la valorisation mémorielle et les formes de patrimonialisation susceptibles d’émerger dans des contextes (les mémoires des migrations) où les traces matérielles font souvent défaut. Différents types de médiations, tels que la paralittérature (V. Moulinié) et et les espaces domestiques comme expression d’une narration (A. Monjaret) seront également étudiés en tant qu’ils sont susceptibles de cristalliser la mémoire historique mais aussi, intentionnellement ou non, d’exercer une influence sur la mémoire collective. Enfin, E. Ribert travaillera sur la réception des expositions liées à l’histoire des migrations, dans une perspective comparative, dans le but de comprendre en quoi la connaissance du passé et la transmission de mémoires a ou non, et dans quelles conditions, une incidence sur les représentations des migrations.

2. Patrimoine, biens précieux et culture instituée

Barbe, Beuvier, Chauliac, Gasnault, Koudriavtseva, Maisonneuve, Monferran, Monjaret, Moulinié, Sagnes, Voisenat

Du côté de l’institution patrimoniale, des terrains anciens seront poursuivis ; ils portent essentiellement sur la requalification de territoires hier industriels (M. Chauliac, V. Moulinié), détruits et reconstruits ou en ruine (A. Monjaret), sur les musiques traditionnelles (S. Maisonneuve, F. Gasnault), sur Paris, notamment Montmartre (Monjaret), sur les poupées historiques (S. Sagnes), sur la mode (A. Monjaret), sur les procédures de classement UNESCO (N.Barbe, S. Sagnes). De nouveaux chantiers verront le jour : mémoire et patrimoine des prisonniers de guerre, des « PG » (V.Moulinié), des maisons-musées (A Monjaret), des Gardzarts (N. Barbe), du cinéma et des jeux vidéo (S. Maisonneuve). Ils permettront d’analyser divers aspects de la négociation patrimoniale. Ils interrogeront ainsi les différents acteurs impliqués, professionnels ou amateurs, à des titres divers, dans ces processus. Acteurs envisagés dans leur dimension collective tels qu’habitants (A. Monjaret) ou structures municipales (M. Chauliac), collections privées et publiques (S. Maisonneuve), réseaux (F.Gasnault), associations (V. Moulinié), sans négliger l’approche individuelle de ceux que l’on qualifie d’« entrepreneurs patrimoniaux du salut culturel » (S. Sagnes). Les questions d’appropriation (M. Chauliac, A. Monjaret, N. Barbe), de participation plus ou moins spontanée (S. Sagnes, V. Moulinié) ainsi que l’échelle des valeurs et les catégorisations (S. Maisonneuve, S. Sagnes, N. Barbe) seront également scrutées.

L’étude des dispositifs de mise en valeur des biens précieux sera également envisagée à partir de l’institution du trésor. Le trésor des chefs Bamiléké (Cameroun) constituera le principal cas d’étude. L’imprescriptibilité du trésor sera considérée à l’aune des régimes de valeur successifs attachés à cette institution, au regard en particulier des transferts de sacralité opérés aux différentes périodes pour lui conférer une valeur ajoutée : cohabitation coloniale, construction de l’État-nation, reconnaissance de l’art Bamiléké, patrimonialisation et promotion touristique enfin (F. Beuvier).

A l’instar du luxe, l’institution du trésor, dans ses parcours à la fois diversifiés et évolutifs, mais toujours sanctuarisés, permet de (ou amène à) penser une anthropologie des rapports à la pérennité. Un mode de « conscience de soi », un présent-passé-futur, dont les grandes fluctuations sont repérables au travers des dispositifs — internes et externes — qui fabriquent ou façonnent cette institution. Au cœur de ces processus — sites mémoriels, patrimoine, monument, trésor — nous croisons invariablement la question de la transmission.

Pérennité rime aujourd’hui avec culture instituée. La mise en valeur des biens, en cela préservés du temps, s’inscrit dans un régime d’explicitation de la culture. A la frontière de plusieurs catégories d’objets, A. Mary portera l’attention sur des phénomènes d’invention de traditions et de création liturgique en Afrique. Sur la base de ses travaux sur les « missionnaires ethnographes » et leur contribution aux savoirs ethnographiques, il propose ici un élargissement de la focale à l’ensemble des dimensions de l’entreprise missionnaire en situation coloniale et néo-coloniale. La vocation ethnographique des carrières missionnaires va de pair avec leur rôle de collecteur d’objets mais aussi plus globalement d’instituteurs de culture et même de créateurs en matière artistique et religieuse. Le paradoxe est que la lutte contre les « fétiches » qui participe de l’éradication des cultes traditionnels a pu engendrer en retour une circulation mondiale des objets primitifs transmués en objets d’art et à la naissance de nouveaux cultes.

3. Ritualités 

Bobbé, Coquet, Dalla Bernadina,Fischler, Gauthier, Haroche, Ribert, Richard, Pouchelle, Vanhoenacker, Vigarello, Wendling

Les rituels sont les moments par excellence où se négocie le rapport passé-présent-futur entre actions, émotions et institutions. Penser l’anthropologie du contemporain exige d’interroger les nouveaux modes de perpétuer ou de créer de la ritualité, à travers les différentes formes d’action et de discours qui la fondent et en nourrissent le renouvellement permanent. Il s’agira alors de penser la réflexivité des rituels eux-mêmes, que ce soit dans le cadre de pratiques festives, ludiques ou dans l’ensemble des pratiques du corps, apparences et intériorité, commensalités et même chirurgie.

S. Dalla Bernardina interrogera les rituels censés accompagner (masquer, justifier ...) la mise à mort des animaux ou la récolte des plantes à des fins utilitaires - que l’on songe à la fête de l’ours chez les Aïnous ou aux lamentations funéraires pour la "mort" du lin et du raisin dans la Grèce ancienne. Un même principe semble traverser ces pratiques : le prélèvement d’une vie animale ou végétale impose des ajustements symboliques, des négociations. Il travaillera sur des exemples récents de ritualisation et de théâtralisation de la mise à mort animale dans un cadre non-religieux.

C. Gauthier poursuivra ses recherches sur les pratiques funéraires des zoroastriens, menées dans une perspective transnationale, en ouvrant ses travaux à de nouveaux terrains (USA, Canada, Suède).

T. Wendling poursuivra ses recherches sur les pratiques ludiques à travers plusieurs études ethnographiques (principalement les courses de traîneaux en Alaska et les courses de lévriers en France). La réflexion théorisera comment des systèmes d’actions transmis par différentes institutions, formelles ou informelles, suscitent des émotions parfois très fortes chez les participants (acteurs, spectateurs ou parieurs). Une analyse critique de la notion de rite sera menée à partir du point de vue des jeux.

M. Vanhoenecker s’intéressera à l’originalité de la formation civique scoute. Elle tient en son cadre pédagogique reposant sur l’auto-éducation, au sein d’un groupe de pairs, par le jeu, le plein-air et un cadre symbolique qui participent de l’enchantement scout. Les pratiques rituelles scoutes, telles que la promesse (serment), la totémisation (initiation secrète), le départ à la Route ou les veillées de feux de camp, sont à la fois des vecteurs d’adhésion des plus jeunes à leurs groupes communautaires scouts et des enjeux de pouvoir disputés entre jeunes adultes engagés dans cette relation éducative. Les conditions dans lesquelles ces formes rituelles évoluent, se renouvellent et se transmettent au fil d’une formation scoute à la citoyenneté seront au cœur du travail.

G. Vigarello et C. Haroche poursuivront leurs recherches sur l’apparence comme sur l’intériorité. Dans le domaine de l’anthropologie médicale, MC. Pouchelle reviendra sur 5 années de terrain ethnographique au sein des cultures chirurgicales et sur les conditions de l’innovation dans un champ tiraillé entre les habitudes professionnelles, les nouvelles technologies et les recompositions professionnelles qu’elles induisent. Le service des soins palliatifs est le cadre d’une recherche menée par S. Bobbé portant sur la biographie comme proposition de prise en charge synthétique et non médicale du patient.

Dans le cadre de la recherche menée avec G. Charuty dans le Salento, M. Coquet étudiera comment, dans une société où la croyance organise encore les pratiques religieuses collectives (miracles, fêtes patronales, pèlerinages, etc.) et où se mêlent religiosité populaire et culture de l’image, la pratique de l’art peut faire à son tour l’objet de formes de ritualisation dont les inventeurs en sont tant l’artiste que son public, parmi lesquelles l’inscription dans le calendrier liturgique de performances-spectacles, la création d’un dispositif cérémoniel ou le recours à des attitudes dévotionnelles.

L’alimentation fera l’objet de plusieurs recherches :la perception du risque de développer une maladie liée à une mauvaise alimentation (G. Richard), ou encore l’influence de l’environnement physique et social sur le bien-être des enfants lors des repas à la cantine ou à leur domicile (G. Richard, C. Fischler). E. Ribert continuera à étudier les pratiques et représentations en matière d’alimentation des migrants et de leurs enfants. La place du numérique dans les nouvelles pratiques et normes alimentaires des franciliens sera travaillée en réponse à un appel à projets de recherche de la Fondation Nestlé France. « Du clic à l’assiette : la livraison de repas à domicile et ses effets sur la culture alimentaire française » (S. Bobbé, G. Richard, C. Fischler).

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